J'
étais déja passé de nombreuses fois devant l'Académie de Judo de Mehdi
au 411 de la rue R. Visconde de Piraja à Ipanema. Sylvio Behring me
recommenda de rencontrer Mehdi. De nombreuses autres personnes me
l'avait déja suggérer en disant. "Mehdi sait tout. Il il a toujours été
là" ou quelque chose du genre.
Un jour en fin d'après-midi, je
décidais d'y aller. La porte de son Académie était ouverte. Mehdi
faisait la sieste sur le tatami, je frappe alors sur le mur pour lui
faire savoir que je suis là, mais il savait déjà. Je lui dit que je
vivais au Japon et que je voulais voir comment le judo etait pratiqué au
Brésil. Cela lui plu.
Kastriot "George" Mehdi qui vivait dans la
région de Cannes dans le sud de la France, était venu passez des
vacances a Rio en 1949 et avait décidé d'y rester. Etudiant le judo en
France, il voulait continuer la pratique de celui ci au Brésil. Si il y
avait bien du judo à São Paulo du fait de la grande communauté
d'immigrants Japonais qui y vit, à Rio, la chose qui se rapprochait le
plus du judo était le jiu-jitsu.
L'entroit ou pratiquer était le 151 de l'avenue Rio Branco dans le district central, l'Académie de Carlos et Helio Gracie.
Mehdi s'inscrit.
A
l'Académie, Carlos, Helio, Robson, Carlson, et les autres instructeurs
mettaient surtout l'accent sur la lutte au sol parce que, disaient-ils,
c'est plus efficace et plus réaliste. Dans un bagarre de rue ou une
situation d'auto-défense, il fallait s'attendre a quatre choses. Tout
d'abord, l'agresseur serait probablement plus costaud que vous.
Deuxièmement, c'est lui qui allait attaquer. En troisième lieu, apres un
échange de coups celui qui serait touché allait probablement s'agripper
à l'autre pour éviter d'être touché un peu plus. Et quatrièmement, tôt
ou tard, un ou les deux protagonistes allaient se retrouver au sol. Le
système Gracie repose sur ces quatre hypothèses.
L'interprétation de
Mehdi est différente. Les Gracie mettent l'accent sur le combat au sol
parce qu'ils "ne savent pas comment projeter". Pourquoi salir vos
vêtements, si vous n'en êtes pas obligé, dit Mehdi?
Mehdi estime
qu'une bonne projection peut rendre le combat au sol inutile. Et même si
la lutte se poursuit au sol, vous serez dans une bien meilleure
position si vous venez de claquez votre adversaire au sol apres lui
avoir fait faire un vol plané à deux metres de haut, peu importe la
projection. Ukemi ou pas ukemi, ça fait mal.
Une projection
correctement exécutée est aussi quelque chose de beau à voir explique
Mehdi, alors que que garder quelqu'un entre ses jambes pendant toute la
durée d'une bagarre ou d'un combat, est ok pour une femme en situation
de survie de rue, mais est inconvenant pour un artiste martial entrainé.
Romero Jacare ainsi que d'autres anciens élèves de Mehdi comme Sylvio
Behring et Rickson Gracie, sont d'accord avec Mehdi sur certains points.
Toutefois
me dit Sylvio, lorsque deux combattants combattent dans des règles qui
les autorisent à rester dans la garde, il est inévitable que cela se
produise. Ce problème est lié aux règles ou à l'arbitrage et pas aux
techniques en elles memes. Mehdi etait entièrement d'accord. Ce sont les
règles qui font du jiu-jitsu ce qu'il est et ce qu'il ne devrait pas
être. C'est précisément ce qui ne va pas dans la discipline.
Il
n'y avait pas seulement le fait que les Gracie mettent l'accent sur la
lutte au sol que Mehdi n'appreciait pas, il y avait les Gracie
eux-mêmes. "La bagarre et les mensonges. Je n'aime pas. Le Judo est
sensé vous élever et faire de vous une personne meilleure, pas quelqu'un
qui se bat dans la rue". Il cite comme exemple de mensonge l'épisode ou
Helio Gracie avait annoncé qu'il entrainait un "champion" Français de
judo. "C'était juste un débutant et pas un champion", dit Mehdi.
Toute
personne qui regarde "Gracie in action 1 et 2" pourra avoir détecté un
certain penchant de la part de Rorion pour exagérer les compétences et
le statut des adversaires de sa famille et de ses "représentants". Dans
la cassette, Rorion décrit les gars qui le défie ou qui ont accepté de
le défier lui et ses frères aux États-Unis comme des "experts", des
"maîtres", des "champions", ou tout au moins des "instructeurs". Alors
qu'au Brésil, les Gracie décrivent généralement leurs challengers comme
des palhaços (clowns).
Pour Mehdi le simple fait que les Gracie nomme leur art jiu-jitsu est une preuve de malhonneté. "C'est du judo" dit il.
Mehdi
n'a pas pas tord en disant que les techniques de jiu-jitsu sont des
techniques de judo. Mais les gars du Jiu-jitsu n'ont jamais pensés que
leurs techniques venaient d'ailleurs. Au contraire, ils en sont fiers.
D'ailleurs chaque récit de l'histoire des Gracie commence avec la
rencontre de Carlos avec Mitsuo Maeda. Maintenant si effectivement vous
pouvez voir beaucoup de techniques de jiu-jitsu sur de vieilles
cassettes de Kosen Judo, vous ne verrez pas beaucoup d'entre elles
pratiquées dans un dojo de judo. De plus, ce que vous ne verrez pas sur
ces cassettes ou dans de vieux livres c'est la facon de les mettre en
place. C'est là que les Brésiliens ont élevé le newaza à un niveau plus
superieur.)
Mehdi abandonna l'étude du Gracie jiu-jitsu et se
rendit au Japon immédiatement après la fin de l'occupation américaine en
1952. Il s'entraina entre autres avec Masahiko Kimura qui avait vaincu
Helio l'année précédente. Il resta cinq ans au Japon en tant qu'étudiant
à l'Université de Tenri à Nara. Le combat entre Kimura et Helio etait
une farce (was a joke) me dit Mehdi. Kimura accepta de jouer le jeu
pendant dix minutes de facon a en donner aux fans pour leur argent et ne
commenca réellement à combattre qu'ensuite m'explique t il en imitant
les déplacements et le jeu de jambes d' Helio pendant le match,
exagerant sa maladresse. Apres treize minutes de lutte, Kimura finalisa
Helio avec une clef d'épaule que les Brésiliens nomment maintenant
"Kimura" en son honneur mais surtout n'appelez pas ca "Kimura" , me dit
Mehdi c'est "ude-garami". Il y a aussi eu des discutions a propos de
fixer le déroulement et l'issue du combat, mais l'ambassade du Japon
avait prevenu Kimura que si il perdait, il ne serait pas le bienvenu de
retour au Japon. Un certain degré de chorégraphie pouvait être accepté,
mais pour le Japon si son plus grand champion venait à perdre contre
gaijin (étranger) squelettique, ce serait trop.
Un
autre exemple qui prouve le gout des Gracie pour l'approximation en ce
qui concerne l'exactitude des faits, me dit Mehdi est que Kimura pesait
80 kilos et non 100 kilos comme c'est habituellement mentionné (il me
montre alors une photo de lui en compagnie de Kimura au moment du
combat, ils semblent être de la même taille et du meme poids, et Mehdi
fait environ 1m75 pour 80 kilos. D'un autre coté, Kimura pesait 86 kilos
pour son dernier shiai à Tokyo en 1949. Il est possible qu'il ait prit
quelques kilos au cours des deux années entre les combats.)
Mehdi,
qui avait reçu son 8 ème dan du Kodokan en 1979, n'etait pas seulement
une encyclopédie de la technique (selon Cleiber Maia, lui meme ceinture
noire de judo et jiu-jitsu et champion du brésil de lutte). Il fut
également un grand competitieur et domina le judo brésilien pendant des
années. Mike Swain (dont l'épouse est brésilienne et originaire de Rio)
se rendit au dojo de Mehdi juste après avoir remporté le titre de
champion du monde 1987 en catégorie 71 kilos. Swain était donc en pleine
confiance. Alors qu'il travaillait une projection, Mehdi corrigea son
grip. Swain eu l'imprudence d'inviter, ou d'apres certaines versions, de
défier Mehdi a lui montre cela dans une situation de randori. Mehdi
projetta alors Swain qui traversa la piece pour atterir contre un mur
d'en face (cette histoire m'a été racontée a la fois par Sylvio Behring
et Cleiber Maia, sans que ni l'un ni l'autre ne se rappel du nom du
champion américain de judo). Mehdi me raconta cette histoire sans
oublier de me citer ce que Swain avait dit a ses étudiants, "voces não
sabem une sorte que voces tem em serem alunos do professeur Mehdi, com
todo conhecimento e technica" [vous ne savez pas comment vous êtes
chanceux d'avoir un enseignant comme Mehdi, avec toutes ses
connaissances et sa technique].
Mehdi était réticent au fait de
parler des Gracie. Ce n'est un secret pour personne à Rio qu'il ne les
aime pas. Pourquoi écrire sur les Gracie, Alors il y a tant de grands
champions Japonais sur qui vous pourriez le faire m'interrogea-t-il?
Parce que je suis en train d'écrire sur le jiu-jitsu Brésilien, lui dis
je. "Pourquoi?" me demanda t il, visiblement perplexe sur le fait que
cela puisse interesser quelqu'un. Il était aussi réticent à l'idée de
parler de lui-même, pour cette même raison. En fait ce n'était pas le
jiu-jitsu en tant que tel que Mehdi n'aimait pas. Il aimait par exemple
beaucoup Marcello Behring. Un jour il me dit que Marcello était meilleur
que Rickson au sol. Mais Sylvio me dira que ce n'est pas vrai en
ajoutant "Il ne faut pas oublier que Mehdi aimait mon frère et déteste
les Gracie..."
Mehdi aimait la mentalité Japonaise autant que les
projections, les clefs, les étranglements et les immobilisations qu'il
enseignait. Mario Sperry, un de ses anciens étudiants me dira: "J'ai
appris énormement de Mehdi, et pas seulement du judo et du jiu-jitsu,
mais d'autres choses, comme l'honneur et le respect".
Peut-être
etait-ce la mentalité Brésilienne, qu'il n'aimait pas? Non, car meme si
il trouvait que les Brésiliens étaient indisciplinés (comparé aux
Japonais, qui ne l'est pas?), Mais il les aimaient bien. C'est la
Gracies eux-mêmes, quil n'aimait pas, et en particulier leur mentalité :
mensonges et bagarres.
Il pensait également qu'il était ridicule
pour quelqu'un qui est simple ceinture noire de prétendre à enseigner
quoi que ce soit à quiconque. "Au Japon, un enseignant a besoin de 20-30
ans d'expérience avant d'enseigner". Je ne lui ai pas dit qu'il existe
des endroits ou des gens enseignent le jiu-jitsu avec une ceinture
bleue... Pas à Rio bien sur. Si au Japon, les enseignants ont 20-30 ans
d'expérience c'est parce que le Japon compte de nombreux bons judokas,
tout comme Rio compte de nombreux bons jiu-jitsuka. Je suspecte
egalement Mehdi de ne pas se rendre compte qu'en jiu-jitsu, une ceinture
noire représente six, sept ou plus d'années d'études, alors que les
ceintures noires de judo, du moins au Japon, sont régulièrement
attribués en moins de deux ans, parfois moins d'un.
Malgré le
fait que Mehdi n'a jamais aimé Carlos, Helio et leurs frères, il ne
s'est jamais opposé à enseigner à leurs enfants ou leurs élèves. En plus
de Rickson et des Frères Behring, Carlson Jr., Mario Sperry, Murilo
Bustamante, Wallid Ismail et beaucoup d'autres ont passé du temps sur le
tatamis de Mehdi . Selon un instructeur de jiu-jitsu (également ancien
élève Mehdi), Rolls Gracie lui-même appris le judo chez Mehdi.
Pour
Mehdi il etait acquis que je voulais m'entrainer. "Où est votre gi ?",
me demanda t il. J'étais prudent, si en judo, le "ju" veux dire
"souple", il n'y a rien de souple a se faire projeter sur la tête ou en
arrière a deux metres du sol. Cependant, je voulais apprendre et mieux
connaître Mehdi, et il semblait avoir hâte de me voir participer à un
cours, donc je le fis.
Tout le monde m'avait dit que les cours de
Mehdi étaient intenses. L'échauffement était suffisant pour vous
éliminer à vous si vous n'étiez pas en top forme. Ayant assisté a un
cours je peux le confirmer. Le cours était celui de 18h à 20h30. La
première partie de 30 minutes est consacrée a l'échauffement, la
deuxième partie à une nouvelle technique (ou la revision d'une connue).
La troisième partie pour les uchikomi traditionnels (mise en place d'une
projection sans réellement l'effectuer ) et la quatrième pour le
Randori (sparring libre, l'équivalent de "tourner" en jiu-jitsu). C'est
ce qui se pratique dans tous les dojo de judo partout dans le monde.
Cela dure plus ou moins une heure, mais ceux qui veulent, peuvent rester
plus longtemps et continuer leur pratique sous la forme qu'ils
préfèrent. Certains arrivent plus tard, et ainsi peuvent commencer par
ce qu'ils veulent. En d'autres termes, ils peuvent sauter l'échauffement
si il veulent. Certaines personnes arrivent en retard, d'autres partent
plus tôt. Les enfants eux sont tous là dès début. Mehdi était assis sur
un banc à discuter avec moi, en criant des directives, puis de temps en
temps se levait pour corriger un élève sur une technique.
L'échauffement fut dirigé par un adulte avec une ceinture noire et une
queue de cheval. Quand les Uchikomi débutèrent il mit une genouillère
ligamentaire à son genou. " Blessure de Judo?" J'ai demandé à Mehdi.
"Oui", me dit-il, "et a son épaule aussi".
J'arrivais un peu tard
le lendemain, dans l'espoir de manquer au moins une partie de
l'échauffement (j'avais prévu de visiter l'académie Alexandre Paiva plus
tard dans la soirée ou j'allais être invité à tourner, comme ça ne
manquait jamais de se produire partout). Tout ce que je réussi à éviter
c'est 30 tours autour du dojo, mais cela m'aida. Mehdi me présenta à ses
élèves et dit qu'il allait donner un cours spécial en mon honneur, il
me demanda ce que je voulais apprendre. Je lui dit, du newaza, et
surtout la technique, que je les avait vu mettre en pratique le jour
précédent, un étranglement en contre sur une tentative de seio-nage.
Mehdi me montra également un autre étranglement très douloureux (qu'
Alvaro Barreto m'a également montré quelques jours plus tard!) et une
superbe variation sur Kimura qui fonctionne même si l'adversaire
s'accroche à sa propre ceinture.
Que pensez-vous? me
demanda-t-il après le cours. "Impressionnant, intéressant" dis-je.
"J'aime le newaza", en ajoutant, "Le Nage-waza est dangereux" en pensant
à son assistant ceinture noire avec la genouillère. "Oui", me dit
Mehdi, je suis d'accord, "le judo est dangereux. Mais j'aime ca."
Je
lui fit part de mon intention de combattre au tournoi "Internacional de
Masters e Seniors" plus tard dans le mois, et lui demandai quelques
conseils sur la façon de prendre un bon départ. Il me proposa quelques
variations d'Hiza Guruma et les travailla avec moi. Cleiber Maia avait
raison, ainsi que Sylvio Behring, Café, Mario Sperry, et Mike Swain.
Mehdi savait beaucoup de choses.
Personne très intéressante ce Mehdi.